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Drôle de cueillette

Drôle de cueillette suze-la-rdrole-de-cJe me souviens…

Enfant, je vivais en Provence dans une charmante cité réputée pour la qualité de ses superbes oliviers, Nyons, surnommée fort justement « le petit Nice », par les autochtones bien évidemment, mais aussi par les nombreux touristes qui ne se contentaient pas, à l’époque, de la traverser. Car, découvrir cette petite ville méridionale sans s’y ancrer profondément relevait pour le moins de la faute de goût.

Ma grand-mère y vivait aussi, seule depuis la mort mon grand-père, dans une maison cossue, typiquement provençale,  située à l’entrée de la ville.

C’était une élégante sexagénaire de taille  moyenne. Ses cheveux noirs et bouclés, courts et toujours impeccablement coiffés, encadraient un visage fin, à la peau naturellement hâlée mais parfois finement rosie, juste sur les pommettes.

Les rides, peu nombreuses et légères, que l’on devinait, indiquaient qu’elle entretenait régulièrement sa peau, depuis de très longues années.

Ses lèvres étroites, toujours joliment dessinées par un rouge au ton vermeil, semblaient  perpétuellement entrouvertes en un léger sourire révélant une nature d’une douceur extrême.

Son nez, petit et droit, était surmonté de fines lunettes à monture dorée dissimulant à peine, deux yeux minuscules, en amande et d’un joli vert clair. Sa voix forte et son accent chantant  accentuaient  sa jovialité et son exubérance, toutes méridionales.

Ses cinq petits enfant étaient friands de ses récits extraordinaires, contés avec une telle conviction et un tel enthousiasme, qu’à son écoute attentive, les faits réels semblaient souvent se confondre avec les faits imaginaires et sitôt qu’elle ouvrait la bouche nous demeurions silencieux, pendus à ses lèvres, béats d’admiration, attentifs au moindre détail, les yeux écarquillés, émerveillés.

Elle aimait à nous raconter que jadis…dans un petit village voisin, au nom doux et coquin de Suze-la-rousse, existait une coutume aussi  particulière qu’étonnante: pendant la période de nidification, d’avril à fin mai, la municipalité achetait aux enfants de la commune, au prix de trente centimes pièce…les œufs…de pies.

Le petit bourg, nous expliquait-elle, la voix parfois teintée d’émotion, s’étendait au pied d’un imposant et majestueux château féodal datant du douzième siècle et visible des kilomètres à la ronde.

L’été, à perte de vue se mêlaient, les vignes, les champs de blé et de lavande, les garrigues, les chênaies, en une merveilleuse aquarelle aux tons à la fois pastels et lumineux et un soleil haut et généreux caressait, jour après jour, de ses rayons brûlants, les grappes de plus en plus abondantes qui faisaient le bonheur des oiseaux et plus particulièrement des redoutables et nombreuses pies.

Le raisin se rapprochait lentement de sa véraison attendue impatiemment chaque fin d’été comme une véritable délivrance par les viticulteurs enfin soulagés et heureux.

Dans cette petite région appelée Tricastin, les bas-côtés des routes ou chemins traversant les vignobles, s’ornaient de magnifiques rosiers dont le rôle était essentiel dans la prévention des maladies de la vigne car sitôt que ceux-ci se couvraient du terrible champignon dévastateur, le vigneron vigilant savait qu’il devait sans tarder effectuer un traitement préventif à ses fragiles pampres.

En quelque sorte, c’était la rose, par son éclat, qui garantissait l’excellence du bouquet du vin.

Plus tôt dans l’année, après la nidification des pies et des geais, en avril, dés que commençait la période de ponte, il fallait les voir ces gosses, s’enflammait ma grand-mère, le regard lumineux, courir en culotte courte, par groupes de trois ou quatre, les chênaies et forêts environnantes, à la recherche des précieux nids. 

Du sol, nous précisait-elle en effectuant de grands gestes de la main, de par l’épaisseur et la qualité de son chapeau, ils évaluaient, rapidement et le plus souvent sans erreur, l’âge du nid.

C’est alors que le plus agile et dégourdi d’entre eux grimpait dans l’arbre pendant que les autres le suivaient des yeux, inquiets et l’accompagnaient de conseils précieux, dans l’attente fébrile de ses premiers mots. Comme il était merveilleux, l’instant où le grimpeur, dominant légèrement le nid, en examinait l’intérieur avant de se pencher vers le bas pour partager avec ses copains le fruit de sa découverte. Fruit espéré, mais pas toujours cueilli immédiatement.

Car, quand le nid comptait plus de quatre œufs, il était aussitôt vidé de son contenu et les œufs délicats, aux taches olivâtres emplissaient, peu à peu, le fond d’un petit panier d’osier consciencieusement garni de paille et de crin.

Par contre, le nid n’était surtout pas effleuré lorsqu’il abritait moins de quatre œufs, afin d’éviter que la pie, sentant une présence étrangère, ne l’abandonne. Les gosses savaient qu’une pie pond habituellement un œuf par jour et que le maximum possible était de sept à huit œufs par nid.

Aussi, ils notaient précieusement sur un petit carnet ou le plus souvent, dans un coin de leur tête, l’emplacement précis de l’arbre et du bois accueillant la couvée en cours. Ainsi, lors de leur prochaine visite, le jeudi ou dimanche suivant, le nid était copieusement rempli…si d’autres enfants ne l’avaient pas découvert entre-temps.

  Quand leur panier était rempli d’une bonne trentaine d’unités, les gamins se rendaient, le cœur joyeux, dans la coquette mairie du village.

Là, le garde-champêtre, un homme admirable de patience et de gentillesse, creusait dans le jardin d’un grand coup de barre à mine, un trou étroit et profond dans lequel il cassait, un à un, les œufs en les comptant. Puis, il rebouchait le trou en prononçant toujours les mêmes mots : « Et voilà, ça fera du bon fumier pour mes rosiers ! »

Enfin, il inscrivait de sa plus belle écriture sur un vieux carnet à spirales, le nom des enfants, la date du jour et le nombre d’unités apportées.

Vers la fin du mois de mai, les comptes étaient définitivement arrêtés par la municipalité et les gosses recevaient rapidement, avec fierté, quelques pièces de monnaie  bien méritées et habituellement vite dépensées dans l’achat d’un petit cadeau à l’occasion de la fête des mères.

Ainsi, tout en s’amusant, les enfants freinaient la prolifération d’un oiseau nuisible à la vigne et  fleurissaient d’un sourire, les lèvres de leurs chères mamans.

C’était l’époque, concluait souvent ma grand-mère avec nostalgie, pas si lointaine, où le désir précédait encore merveilleusement le plaisir. C’était le temps où les gens, par leurs rêves, leur volonté, leur enthousiasme, parvenaient à cacher le pire au fond de leur cœur, afin que seul le meilleur illumine leurs visages. C’était hier, mes chers  petits…travailler était facile et nécessaire. En ce temps là, le nombre des chômeurs se comptait encore sur les doigts de la main. C’était hier, mes enfants…et la robotisation, l’informatisation, la mécanisation s’apprêtaient, au nom de la nécessaire rentabilité, de l’indispensable progrès, du honteux profit, à remplacer la sueur des hommes… par leurs larmes… 

  Et oui, mes petits…de mon temps, nous nous  fichions pas mal du progrès, mais nous étions beaucoup plus heureux qu’aujourd’hui…On  n’arrête pas le progrès… mais vous verrez  que  bientôt, il s’arrêtera tout seul…car plus personne n’aura les moyens de se l’offrir…

A l’écoute de notre Mamie, ma plus jeune sœur, Neige, du haut de ses sept ans, s’imaginait, légère et grimpant avec habileté dans les branches d’un chêne jusqu’au nid mystérieux et fascinant, avant d’y plonger, le cœur battant, un long regard, qu’elle rêvait  émerveillé par l’étonnant tableau d’un petit amas d’œufs tachetés d’émeraude…

Mais un regard seulement, car  même dans ses rêves les plus fous, respectueuse de la maman pie, ma sœur Neige redescendait toujours de l’arbre, heureuse et…les mains vides.

Quant à moi, j’admirais l’habileté et le talent avec lesquels ma grand-mère prétextait souvent le récit d’une histoire ancienne, afin d’en arriver, presque naturellement et de façon logique à l’évocation plus sérieuse, des problèmes divers et complexes de la société contemporaine…

Et jusqu’à la fin de mes jours, je me souviendrais de ses mots, de ses phrases, assénés, martelés avec enthousiasme, mais un enthousiasme mêlé de craintes, sonnant souvent comme un ultime avertissement :

  -Et oui, mes petits…de mon temps, nous nous  fichions pas mal du progrès, mais nous étions beaucoup plus heureux qu’aujourd’hui…On  n’arrête pas le progrès… mais vous verrez  que  bientôt, il s’arrêtera tout seul…car plus personne n’aura les moyens de se l’offrir…

 Comme tu avais raison Mamie !  Jadis, vous étiez heureux et dans la vie, Mamie, l’important c’est le bonheur… Rien que le bonheur…

Simplement le bonheur !

Drôle de cueillette

BERNARD3D

drole-de

 

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