Voulez-vous de mes nouvelles ?

Métisse blonde

 

Métisse blonde voulez-vous-111

Je me souviens… C’était un matin bleu…

Quelques minutes à peine après avoir avalé un simple café noir, je me retrouvais, sans trop savoir comment, assis, engoncé devrais-je plutôt dire dans mon véhicule bloqué à un feu rouge, situé juste au bout de ma rue. Un feu tricolore, sans doute installé à cet endroit tout récemment et que je n’avais encore jamais remarqué. Un feu tricolore, sans doute placé là tout dernièrement, juste pour moi, rien que pour me contrarier bien sûr.

  Je levais les yeux au ciel pour calmer mon impatience. Au-dessus de la chaîne Belledonne, un soleil déjà bien généreux jetait quelques rayons d’or désordonnés sur la ville encore assoupie. Je me sentais bien. J’étais quasiment vert de rage, mais…pourtant étrangement bien.

  Posée sur le bord du cendrier, ma cigarette se consumait lentement sans que j’éprouve une quelconque envie de la porter à mes lèvres. J’étais tranquille et ressentais même peu à peu une certaine sérénité à me retrouver là, juste au bout de ma rue, bloqué devant ce feu tricolore rouge, désespérément rouge et que je commençais assez étonnamment, à trouver…beau.

  Singulièrement, mon regard semblait ne plus pouvoir se détacher de ce vulgaire bout de ferraille surmontée d’une banale ampoule rouge…désespérément rouge.

  Soudain, un éclair de génie traversa ma tête à la vitesse de la lumière: « Rouge, l’ampoule est rouge. » murmurais-je, perplexe et, je dois le confesser, à la fois interloqué et ravi de ma découverte. « Et si l’ampoule est rouge », poursuivais-je, « le feu ne passera jamais au vert ».

  Il me faut rapidement trouver une ampoule verte! m’écriais-je, heureux, regardant à droite puis à gauche, un peu penaud à la seule pensée que quelqu’un puisse m’observer.

  Mais non! Il n’y avait personne. J’étais seul. Désespérément seul, coincé devant un feu tricolore rouge, désespérément rouge… 

  Ah oui!  Une ampoule verte, il me fallait trouver une ampoule verte afin de débloquer ma fâcheuse situation. Une ampoule verte! J’étais incroyablement heureux d’avoir eu, comme ça, brutalement cet éclair de génie.

  « C’est drôle! » pensais-je, « à quel point le cerveau de l’Homme confronté à une situation délicate peut, somme toute dans un délai assez bref, trouver une solution satisfaisante, apte à débloquer, la dite situation délicate. L’Homme est grand!  » pensais-je au paroxysme du bonheur, « Je suis grand! »

  Je tentais alors, profitant de cette brève « éclaircie cervicale » de synthétiser ma situation. En résumé, j’étais bloqué depuis longtemps, trop longtemps… « Tiens depuis combien de temps, » pensais-je subitement, sans pouvoir répondre à cette banale question que tout un chacun trouverait saugrenue, mais je tiens à préciser pour ma défense que j’avais quitté mon domicile tellement vite, juste après avoir avalé un simple café noir, que j’en avais oublié ma montre.

  Le sort décidément s’acharnait sur moi. J’étais bloqué dans ma voiture, seul, au bout de ma rue, devant un feu tricolore rouge, désespérément rouge, placé là juste pour moi, que je commençais à trouver beau, sans ma montre et surtout…sans ampoule verte.

  Où trouver une ampoule verte à cette heure? m’interrogeais-je brusquement. Dois-je préciser que je dis à cette heure simplement pour la clarté du récit, car bien évidemment, je n’avais pas la moindre notion de l’heure qu’il était, vu que j’avais oublié ma montre.

  Dois- je aussi vous préciser que je n’avais pas davantage la moindre amorce d’une idée à la réponse à mon angoissante question et puis, pensais-je, un peu comme pour me rassurer, en admettant que je sache ou trouver cette fameuse, cette salutaire ampoule verte, comment pourrais-je me rendre en ce lieu, étant donné que j’étais bloqué à un feu désespérément rouge?

  Non! Plus j’y pensais, plus je retournais la situation dans ma tête pourtant habituellement repue à débloquer des situations autrement plus compliquées et plus je me rendais à l’évidence: il n’y avait rien à faire d’autre qu’à attendre. Attendre patiemment qu’un, où qu’une automobiliste s’arrête comme moi devant ce foutu feu rouge en priant tous les Dieux de la terre pour que cette brave personne possède à bord de son véhicule…une ampoule verte, pas seulement verte d’ailleurs, une ampoule verte et au bon culot, car, bien entendu, il me faudrait dévisser le feu afin de remplacer l’ampoule rouge par une ampoule identique, mais…verte et pour tout vous dire, je dois vous confesser que je n’ai, à ce jour, jamais, oh non jamais, remplacé sur un feu désespérément rouge, une ampoule rouge par une ampoule verte. « Mais, bon! » pensais-je pour me rassurer, « il faut bien un début à tout. Le grand Picasso lui-même, avant de construire de superbes voitures, peignait bien me semble t-il…d’horribles tableaux. »

Prier… Attendre… Attendre… Prier… Le temps passa… Enfin…sans doute… Vu que je n’avais pas de montre.

  Soudain, une idée épatante me traversa l’esprit: Je ne pouvais pas avancer à cause du feu rouge, alors, une évidence s’imposait: je devais reculer, je pouvais reculer. Il n’y a nulle part dans le monde un feu rouge empêchant un véhicule de reculer où alors, cela se saurait.

  J’enclenchais illico la marche arrière quand soudain un doute atroce irradia mon cerveau: « Et si, pendant que je recule, le feu rouge, passait miraculeusement au vert, je perdrais bêtement tout le bénéfice de ma longue attente. »

  Synthétisant mes idées, je décidais après un long moment de reculer tout en regardant, non pas derrière mon véhicule, mais devant. La voiture s’ébranla lentement en longeant le trottoir pendant que mon regard se fixait sur le feu rouge. Feu qui, éclairé par un doux soleil levant orangé se couvrait de légers reflets amarantes et me paraissait vraiment de plus en plus beau.

  Un choc secoua brutalement l’habitacle. Cédant alors à l’affolement, j’appuyais de toutes mes forces sur la pédale de freins. Le véhicule s’arrêta, complètement en travers, les deux roues arrières carrément sur le trottoir.

  Je descendis précipitamment, le cœur battant. J’eus tout juste le temps d’apercevoir un lézard, où plutôt, une partie de lézard s’enfuyant, le corps dodelinant comme une vieille folle en goguette, pendant que le bout de sa queue frétillait encore, coincée sous ma roue arrière. Le lézard disparut d’un coup, happé par une bouche d’égout.

  Me revinrent alors en mémoire des souvenirs d’enfance. De très vieilles histoires d’écoliers au temps où je courrais les campagnes en culotte courte. Et depuis cette époque, je gardais parfaitement gravé dans un coin de mon cerveau, le fait aussi incroyable qu’extraordinaire qu’un lézard coupé en deux continue sa vie… Ses vies, devrais-je dire, puisque sa queue vit toujours. Et cela, savez-vous, est à la fois horrible et pathétique, car, lorsqu’un lézard entier où même un lézard ayant juste la queue en moins, croise, par hasard, sur un trottoir, où même ailleurs, une de ces queues coupées, eh bien, ce lézard, s’il est bien évidemment, un tantinet sensible,  s’apitoie aussitôt, car il pense bien sûr, croiser un lézard handicapé aveugle et sans bouche, étant donné qu’une queue de lézard n’a pas de bouche et encore moins d’yeux.

  Vous me direz, qu’à nous, êtres humains intelligents et responsables, ce genre de problèmes  où d’apitoiements entre lézards ne nous intéresse pas vraiment. J’en conviens aisément.

  Il n’y a là, pas de quoi, en faire tout un…lézard.

Encore un peu décontenancé, je repris place sur le siége avant et enclenchais aussitôt la marche avant. Mon véhicule descendit du trottoir en cahotant dans un vacarme assourdissant.

  J’imaginais en souriant le bout de la queue du lézard s’arrêtant de frétiller, recouvrant quelque peu ses esprits et disparaissant à son tour dans la bouche d’égout, puis je décidais de rejoindre sagement mon beau feu rouge et d’attendre résolument qu’un élément extérieur intervienne et me tire de ce mauvais pas.

  Ma cigarette s’était consumée depuis longtemps et pourtant, du mégot posé sur la grille du cendrier, s’échappaient de façon étrange, avant de monter et flotter ensuite longuement dans l’habitacle tout autour de moi, de merveilleuses volutes bleues, en forme de cœur.

  Ce curieux phénomène ne s’était encore jamais manifesté dans mon véhicule. « Bah! Ce n’est rien!  » pensais-je, « quoique ce genre de volutes se manifestant sur l’autoroute à 130 km/heure pourrait s’avérer dangereux. »

  J’en frémissais un instant d’angoisse et réfléchissais longuement avant d’aboutir enfin à deux sages solutions: amener ma voiture chez un garagiste afin d’y faire réparer…le cendrier ou bien tout simplement…arrêter de fumer.

  Le feu se dressait à nouveau face à moi. Toujours rouge… Désespérément rouge. De plus en plus rouge, car quelques rayons de soleil ne sachant où aller, n’avaient rien trouvé de mieux que de venir se briser en mille étoiles dorées sur le petit chapeau de métal rond recouvrant le feu, avant de retomber sur le sol en bondissant sous la forme d’étincelles écarlates. J’étais fasciné par cet étonnant spectacle, paralysé, comme sous hypnose.

  - »Bonjour Monsieur! Vous semblez aimer, vous aussi, les feux rouges sous le soleil levant? »

Echappant à tout contrôle, ma tête, d’un seul coup, se tourna instinctivement dans la direction d’où provenait cette suave voix, ce qui lui demanda seulement un tout petit effort de quatre-vingt-dix degrés sur la gauche.

  Et soudain, une violente tornade s’empara de moi et me secoua tout le corps. Mes yeux s’écarquillèrent instantanément, pris d’une soudaine frénésie, comme s’ils voulaient quitter leur orbite, mon nez s’agita bruyamment de bas en haut, ma langue tournoya dans ma bouche sans que je puisse agir sur cet aussi étonnant qu’inquiétant phénomène. Les pores de ma peau perlèrent littéralement et mon corps tout entier, couvert de milliers de gouttelettes d’argent, se mit à grelotter, à la fois de surprise, d’émerveillement et de ravissement.

  Béat, je regardais cette belle inconnue, tout de blanc vêtue, assise derrière le volant d’une splendide décapotable d’un blanc immaculé qu’enveloppait, de façon féerique, un étonnant  et superbe halo de lumière aux couleurs de l’arc-en-ciel.

  La femme était jeune, métissée et ses longs cheveux blonds retombaient sur le cuir blanc de son siège en produisant de merveilleux reflets dorés. Ses yeux me semblaient verts, pareils à une mer émeraude, son nez court et droit, ses lèvres charnues, mais pas trop et ses dents que révélait un éternel sourire étaient d’une incroyable blancheur. Sur ses joues, qu’illuminaient d’adorables fossettes, je devinais quelques taches de rousseur qui semblaient avoir été déposées là, harmonieusement par la main légère et sans doute divine d’un artiste-peintre.

  Ma belle inconnue portait une robe courte révélant de longues et magnifiques jambes. Un petit décolleté s’ouvrait sur une poitrine généreuse.

  J’étais sous le charme de cette beauté sans fard, naturelle. Une beauté à couper le souffle. Et mon souffle se coupa… Le temps pour moi de le reprendre.

  Fasciné, je repris un peu le dessus, rassemblais mes idées et balbutiais, le visage empourpré: - »Euh, oui! J’aime beaucoup… Euh!, les feux rouges sous le soleil levant… Surtout quand ils sont…beaux! »

  La belle inconnue me souriait encore sans me quitter des yeux et l’insistance, la chaleur et la profondeur de son regard me remuaient jusqu’au plus profond de mon être. Devant son silence et abandonnant ma timidité de côté, j’enchaînais: - »Euh! Mademoiselle… Vous, euh, vous n’auriez pas une ampoule verte, par hasard? »

Elle fit la moue surprise: - »Une ampoule verte!!! Quelle question, mon coffre est rempli d’ampoules vertes. »

Et devant mon étonnement, elle poursuivit:   » -Je m’appelle Xénon. Je suis dépanneuse de feux désespérément rouges. Je répare les feux et parfois les âmes. Je travaille avec deux copines, Krypton, dépanneuse de feux désespérément verts et Argon qui s’occupe des feux désespérément oranges. « 

  Je buvais ses paroles et mon corps retrouvait doucement l’apaisement et la sérénité.

« -Vous réparez les feux et les âmes… Quelles âmes? »

Elle me regarda étonnée et murmura: « -Les âmes endormies…. Les âmes aigries des brebis que la haine égare. Sache, mon frère blanc que seule l’enveloppe des êtres t’apparaît colorée. Au fond d’eux-mêmes, ils sont semblables et…égaux. Je te vois bien perdu, bloqué dans ta voiture, seul, au bout de ta rue, sans ampoule verte, devant un feu rouge, désespérément rouge et que tu trouves de plus en plus beau… Ton âme, n’est donc pas complètement endormie… Viens… Viens t’asseoir près de moi, petite brebis égarée! »

  « -Mais…Euh! Je suis un…homme…pas une brebis, mademoiselle…euh…Xénon! »

  « -Oui!!! Tu es un homme! Mais les hommes se comportent trop souvent comme des moutons! Allez, ne tarde plus! Viens! »

Je n’eus pas le temps de réagir… Mon corps s’envola et je me retrouvais, assis, blotti devrais-je dire, contre ma belle inconnue, dépanneuse de feux rouges et réparatrice d’âmes endormies.

  Au loin, la mer se fracassait sur les rochers faisant naître des gerbes d’étoiles colorées. Les palmiers s’agitaient sous une brise légère chargée de senteurs vanillées et des mouettes d’une blancheur sublime, dansaient dans un ciel pur au-dessus de nos têtes.

Nous nous aimâmes longtemps…longtemps…longtemps.

  Ensuite, le ciel s’agita dans un mélange extraordinaire de couleurs et sembla lentement s’ouvrir, laissant fleurir en son sein, pendant quelques instants, une extraordinaire rose blanche dont les pétales se détachèrent alors un à un, flottèrent ensuite dans l’air de façon interminable avant de s’en venir couvrir légèrement nos corps.

  Le mégot de ma cigarette, posé sur le cendrier, se consumait dans une odeur épouvantable. J’ouvris la glace de mon véhicule, posais mon bras sur la portière et respirais quelques bonnes bouffées d’air frais. Face à moi, sur le trottoir, profitant sans doute de la chaleur d’une plaque d’égout, un lézard sans queue…lézardait sous un soleil généreux.

  Le feu passa au vert et la ville m’absorba.

C’est alors qu’une insolite pensée me traversa la tête: « C’est drôle, ce matin, ce feu m’a paru beaucoup plus long que d’habitude. »

Je regardais machinalement mon poignet et m’aperçus que j’avais oublié ma montre.

  C’était un matin bleu… Je me souviens….

Un matin bleu durant lequel, dans ma voiture étonnamment bloquée à un feu rouge, j’ai peut-être échappé au temps au cours d’un fantastique et merveilleux voyage…au-delà du temps.

  Et, depuis cette belle aurore aux couleurs de lavande, il semble que mon cœur, extraordinairement métamorphosé, batte à un rythme inhabituel, au sein d’une aussi ahurissante qu’inespérée auréole de sérénité.

 

Métisse blonde

Une nouvelle de BERNARD3D

 

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