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Noir et blanc

 Noir et blanc noir-nb 
  En ce soir de Saint-Valentin, il neigeait sur Grenoble.
Après une longue journée de travail suivie de quelques emplettes en ville, je rentrais chez moi, exténué mais heureux.
 
 Le va-et-vient des essuie-glaces de ma voiture ralentissait de plus en plus sa cadence tant la neige devenait collante et abondante et à leurs balayages, doux et réguliers jusqu’alors, se substituaient maintenant des frottements lents, bruyants et saccadés.
 Malgré l’important flot de circulation, les routes blanchissaient doucement et les traces laissées par les roues des véhicules disparaissaient presque aussitôt. De temps en temps j’essuyais de la paume de ma main gauche la buée, qui tel un léger voile vaporeux recouvrait le pare-brise et brouillait ma visibilité.
 
La radio jouait « Because, » une mélodie nostalgique des Beatles. La musique s’interrompit soudainement et céda la place à une page de publicité agressive et interminable. Agacé, je coupais le son. Je sentais peu à peu une étrange et inhabituelle nervosité m’envahir car devant moi les véhicules, de plus en plus nombreux, semblaient à présent ne plus avancer du tout.
Mais comment est-il possible que les Grenoblois, par ailleurs si brillants conducteurs sur les routes souvent enneigées conduisant aux stations de ski, se montrent si empruntés et maladroits lorsqu’ils circulent dans leur propre ville?  Voilà un des grands mystères du siècle!  Pensais-je, perplexe, les mains de plus en plus engourdies et le corps animé de petits mouvements vifs et incontrôlables.

Sous mes yeux, un feu de signalisation passait au vert pour la sixième fois sans qu’un seul véhicule n’avance. La circulation demeurait, bel et bien, bloquée. J’entrouvris d’un geste rageur la glace gauche de mon véhicule et une bonne bouffée d’air frais pénétra aussitôt dans l’habitacle. J’en profitais alors pour allumer une cigarette et dès les premières exhalaisons,  je sentis mon impatience s’atténuer un peu et pus enfin, l’esprit plus tranquille, penser à la merveilleuse soirée qui s’annonçait.

J’avais quitté mon entreprise un peu plus tôt qu’à l’accoutumée afin de me rendre en ville pour y effectuer quelques achats, sereinement croyais-je, mais, tout au contraire, en cet après-midi de fête des amoureux, les rues et commerces du cœur de la cité dauphinoise étaient bondés de jeunes gens bouillants et joyeux. Aussi, je m’en étais retiré, certes satisfait de mes emplettes, mais passablement fatigué et plutôt contrarié par l’important retard que je venais de prendre. Je regardais ma montre. Les aiguilles marquaient déjà dix-huit heures.

Bien égoïstement j’imaginais que cette soirée serait une des plus belles de mon existence mais aussi et par-dessus tout, une des plus délicieuses de la vie de la femme qui partageait mon petit univers quotidien. Je rêvais déjà qu’au fil des heures et de l’avancement de la nuit, chacun de ses rires, chacun de ses regards, chacun de ses gestes, se métamorphoseraient en mille petits soleils dont les rayons irisés me réchaufferaient tendrement le cœur.

La nuit tombait avec une infinie douceur. J’allumais les codes de mon véhicule, puis une cigarette, ouvrais la glace gauche et subjugué par tant de beauté, levais les yeux au ciel.

Peu à peu, une brume blanche à la fois dense et grouillante enveloppait toute la ville et lui donnait un aspect doux, irréel et fascinant.Tous les bruits environnants s’estompaient petit à petit, par enchantement, comme si la voiture se retrouvait, d’un simple coup de baguette magique, pourvue d’un double vitrage. Bercée par la paisible monotonie qu’encourageait l’incroyable insolence de ce caprice du temps, Grenoble s’endormait avant l’heure. Les lumières de la ville, au gré de la tempête, se transformaient en un foisonnement de perles argentées apparaissant un bref instant avant de s’effacer sous la violence d’un océan de flocons blancs, tourbillonnant sans cesse.

A cette vitesse, je ne serais pas rentré avant dix-neuf heures!  Soupirais-je de plus en plus préoccupé. -Pourvu que ma petite princesse ne s’inquiète pas trop!  Ah! Je m’en veux d’avoir encore oublié mon portable à la maison! Cela devient une fichue manie..!

Pourtant assez féru de nouvelles technologies, je ne parvenais pas à m’habituer à ce que j’appelais souvent avec dédain mon « fil à la patte » et je ne voyais pas, à de rares exceptions près, l’intérêt de m’encombrer d’un semblable objet que j’égarais, qui plus est, très souvent.

J’allumais à nouveau la radio et, à l’écoute d’un spot publicitaire, je ne pus m’empêcher de sourire car le moment semblait en effet, à la fois propice et cocasse, pour vanter les nombreuses qualités d’une lessive étonnante capable de laver encore plus blanc que…blanc.

J’étais encore perdu dans mes rêveries quand un tableau cruel, qu’égoïsme et indifférence rendent à notre époque trop fréquent, voire même tristement banal, figea mon regard et me glaça le sang.

Devant moi, à quelques mètres à peine, sous un abribus, un homme voûté, d’un âge indéfini dont le visage morne disparaissait presque entièrement sous une épaisse barbe blanchie par la neige, mais davantage encore par le terrible poids d’un sombre ciel de misère, tentait péniblement d’essuyer la neige qui recouvrait, de façon inexorable, un maigre banc.

Le malheureux, tel un sombre fantôme dans un royaume de satin blanc, titubait lourdement et, le corps presque plié en deux, balayait sans répit l’assise de la paume de ses mains nues tremblantes et rougies par le froid.

Poussé par une rare énergie, je n’hésitais pas une seconde et garais mon véhicule sur le trottoir, farfouillais dans divers sacs, quittais mon siége, un lourd sachet à la main et marchais d’un pas vif en direction de l’abribus. Je m’approchais du malheureux, le saluais et lui tendais mon paquet en souriant :

« -Bonsoir monsieur! Tenez! C’est pour vous!  Ne restez surtout pas ici ce soir, avec ce fichu temps, vous risquez la mort! Je vous en prie! Allez vite vous mettre au chaud ! »

  Surpris, l’homme se retourna vers moi avec lenteur tout en se frottant les mains pour les revigorer et, sous la lumière blafarde d’un néon fatigué, je découvris qu’elles portaient de minuscules sentiers sinueux et noirs, mémoires peut-être de durs et lointains labeurs ou d’anciennes souffrances.

Le pauvre hère esquissa alors un léger sourire que la grande froidure transforma, sur ses lèvres fendillées, en un long rictus pénible et douloureux. Il ouvrit la bouche pour répondre mais se trouva dans l’incapacité de prononcer le moindre mot, puis il prit le sachet et le pressa tout contre lui de ses grosses mains tremblotantes et sans force. La maigreur de son visage donnait à ses deux minuscules yeux ronds et noirs nichés au fond de profondes orbites, un aspect presque effrayant. Il tremblait de tout son corps. Etait- ce à cause du froid ? Etait-ce la peur ? Dans le coin de sa bouche, comme fiché dans la chair, on apercevait un mégot mordillé et crasseux. Un bonnet de laine épaisse bleu foncé coiffait sa tête et ses oreilles. Sur son nez, large et bosselé, se dessinaient des petits sillons étroits, tortueux et vineux, stigmates d’un goût sans doute immodéré pour la divine bouteille.

Il portait un long manteau de couleur noire, rapetassé sous les manches avec du gros fil blanc et un épais pantalon de velours côtelé marron dont l’ourlet défait recouvrait des chaussures hautes, d’un cuir terne et rugueux, fermées par des petits bouts de ficelle noire.

J’insistais avec fermeté et répétais d’une voix chaleureuse laissant poindre tout à la fois une profonde sincérité et une vraie compassion:

« -Ne restez pas ici, monsieur! Allez vite vous mettre au chaud! Croyez-moi, ce n’est pas un temps à rester dehors sur un banc ! Allez vite dans un foyer d’accueil! Vous n’en connaissez pas un dans le coin? Ne restez pas ici, je vous en prie! Heu..! Bonne fin de soirée monsieur..! »

Le miséreux me regarda alors de ses petits yeux noirs et presque dans un râle, balbutia d’une voix caverneuse semblant sortir d’outre-tombe : « -Merci mon brave! »

Je l’abandonnais ainsi à sa longue nuit blanche et regagnais mon véhicule, encore bouleversé par une étrange mais sincère émotion.

Le pauvre hère me suivit du regard, en souriant tristement, droit, les mains cramponnées au sachet, sans même oser bouger, pétrifié sous la tempête, morne, souillé, d’aspect sans vie,  pareil à un gisant,  debout certes, mais cependant terne et froid comme la pierre.

Ma voiture s’éloigna lentement. Nous échangeâmes un dernier petit salut amical, un léger sourire sur le coin des lèvres et nos regards se perdirent noyés dans la suprême blancheur.

Encore troublé,  je ne parvenais  pas à détacher mes pensées de ce pauvre homme que dans son injuste férocité, la vie, au fil de ses tourments, avait définitivement oublié, mais que la mort guettait à chaque seconde, de ses immenses yeux, implacables et froids. Il n’était à l’évidence qu’un malheureux et coutumier sursitaire de la mort, mais celle-ci, dans sa grande violence jouait avec lui et apparaissait même se réjouir de ses interminables souffrances, un peu comme un chat s’amuse longuement avec une souris avant de la dévorer.

-Il doit sûrement être en train de dévorer son pâté en croûte tout en buvant, je l’imagine à même le goulot, sa bouteille de vin…  Á moins qu’il n’ait préféré s’en griller une afin de se réchauffer les doigts… Pourvu qu’il m’écoute et se trouve un point d’accueil pour la nuit..! Notre putain de société écrase impitoyablement les plus faibles et rien n’a véritablement changé depuis le terrible hiver dix-neuf cent cinquante quatre et les premières indignations de l’abbé Pierre… Me lamentais-je, les deux mains rageusement crispées sur le volant.

Les spots publicitaires se succédaient, de plus en plus bruyamment. Au comble de l’énervement, je coupais la radio et allumais une cigarette. Les premières bouffées calmèrent mon impatience.

Comme une grande majorité des autochtones, j’adorais la neige, mais la préférais belle et pure, comme elle le demeurait dans les campagnes ou sur les collines et montagnes environnantes. Ici, je savais bien que cette merveilleuse blancheur et cette extraordinaire pureté, à l’image d’un grand et fragile bonheur, se révéleraient éphémères. Dès demain, le verglas et la gadoue rendraient hésitante la démarche des passants, mais joyeux les gamins aux mains rougies, aux cheveux ébouriffés et blanchis par des batailles de boules de neige endiablées et interminables.

J’aperçus bientôt le panneau d’entrée à Meylan et engageais mon véhicule sur l’avenue de la Plaine Fleurie quand soudain, toutes les lumières environnantes s’éteignirent. Par chance, la clarté était telle que tout éclairage additionnel s’avérait quasiment superflu. La radio se coupa tout à coup et j’eus alors la sensation ahurissante qu’une main venue de nulle part malaxait mon épaule gauche. Je faillis tressaillir mais surmontant ma frayeur, j’osais quand même jeter un coup d’œil furtif dans le rétroviseur. Mon corps s’anima alors d’irrépressibles et légers tremblements.

Je n’étais plus seul dans mon véhicule. Un passager clandestin était là, paisiblement assis sur le siége arrière, une main crispée sur mon épaule et cet homme semblait être, le malheureux que je venais à peine de quitter. Par quel sortilège, cet individu que j’avais si longuement salué tout en m’éloignant de lui avait-il pu rattraper mon véhicule et s’installer sur le siége arrière à mon insu? Cet effrayant mystère ne pouvait perdurer. J’osais une question d’une voix tremblotante:

« -Comment êtes-vous monté monsieur ? »

Un silence glacial me répondit.

Ce pauvre homme est certainement un peu dur d’oreille! Pensais-je. « -ça va, monsieur? » Insistais-je, haussant la voix. Aucune réponse…

Ce cauchemar hallucinant allait sans doute s’achever car je me rapprochais de mon domicile. Ma voiture pénétra dans un long souterrain sombre. Je bloquais le frein à main et descendais, les jambes tétanisées. Malgré la trouille qui me transperçait le corps, j’osais jeter un regard en direction du siége arrière de mon véhicule. Il était vide. Mon visiteur s’était volatilisé comme il était venu: par enchantement. J’ouvrais mon box, garais mon véhicule, récupérais mes paquets et marchais prudemment dans l’obscurité jusqu’à mon immeuble. Bien évidemment, l’ascenseur ne fonctionnait pas.

  J’empruntais l’escalier en hâte et me guidais dans la pénombre en tenant fermement la rampe de ma main libre. Par bonheur, les blocs de sécurité jetaient sur le sol à chaque étage un rassurant halot de lumière. J’arrivais enfin, un peu essoufflé, devant la porte de mon appartement et sonnait.

Pas un son, bien sûr! « -Quel idiot fais-je! En plus, ce n’est pas le moment d’effrayer ma princesse. » Marmonnais-je, agacé.

Á l’instant où je fouillais dans mes poches à la recherche de mes clefs, une ombre me frôla. Une ombre qu’à la faveur de la faible clarté je reconnus tout de suite et cette ombre était, j’en avais désormais la certitude, celle de mon ami de fraîche date. Celui qui depuis l’abribus s’amusait à me suivre d’une manière aussi extraordinaire qu’énigmatique. Mon drôle de pote se dirigea alors sans aucune hésitation vers l’interrupteur, se retourna vers moi, me fixa intensément de ses petits yeux noirs et sans un mot l’actionna. La lumière inonda aussitôt le couloir et je crus défaillir.

Une fois de plus, cet être singulier avait disparu. Devant moi s’étalait un long corridor vide. Inexplicablement vide. Je devenais fou. J’eus envie de fuir. La tête me tournait. Mes jambes se dérobèrent. Je tombais lourdement sur le sol…

L’odeur du café me réveilla. Je me levais et m’étirais paresseusement quand ma princesse s’approcha et, après un voluptueux baiser, me susurra:

« -Pas trop la gueule de bois, chéri? »

« -Non!  ça va, et toi mon amour? » Répondis-je, la voix un tantinet enrouée. En  guise de réponse,  elle  me prit par la main et  me conduisit juste derrière la baie vitrée de la salle de séjour:

« -Regarde! Il a neigé toute la nuit. Ne fais pas de bruit. Depuis que je suis debout, les moineaux se chamaillent pour picorer les graines que j’ai dispersées hier soir. »

Ensuite, elle se campa devant moi, le nez plaqué contre le rideau fermé. Je me collais contre elle et l’enlaçais tendrement, ma joue contre sa joue, le menton posé sur son épaule. Ainsi liés, nous regardâmes longuement, silencieux, immobiles, le ballet des oiseaux voletant tout près de nous.

Elle chuchota: « -Et si c’était ça le vrai bonheur, chéri! »

J’acquiesçais simplement en la pressant contre moi tout en l’embrassant dans le cou. Soudain, manifestement inquiète, elle se retourna vers moi:

« -Dis-moi chéri, tu as fait des cauchemars cette nuit, tu n’as pas arrêté de bouger?

Je la regardais l’air soucieux:

« -Oui! Je ne sais pas si c’est à cause de la neige, mais j’ai l’impression d’avoir rêvé toute la nuit en noir et blanc… »

Au loin, semblant nue sans ses sombres oripeaux, la majestueuse chaîne Belledonne, métamorphosée par son éblouissante blancheur, frissonnait déjà sous les caresses légères d’un pâle soleil levant.

noir-blabc-1

BLANC ET NOIR

Bernard 3D

 

 

 

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