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Petit homme triste

Petit homme triste homme-triste-150x150Il était une fois, un petit homme bossu et triste qui vivait dans un petit appartement triste situé dans une petite ville triste. Les voisins du petit homme triste disaient chaque fois qu’ils le croisaient : « Tiens, voilà le petit bossu triste ! »

Il travaillait en banlieue, une banlieue triste, dans laquelle il exerçait le beau métier d’agent d’entretien dans un petit collège…triste. Le matin, il partait tristement, à vélo, un petit vélo noir et triste dont la roue arrière grinçait, plutôt…tristement, à chaque coup de pédale.

Eté comme hiver, il portait toujours le même pantalon de toile délavé et usé, un gilet de laine noir à grosse fermeture éclair et des chaussures d’un cuir sombre, ne connaissant visiblement plus de cirage depuis longtemps. L’hiver, il couvrait presque totalement sa petite tête d’un petit passe-montagne noir et triste qui semblait fait de la même laine que son vieux gilet. Seuls émergeaient alors du large trou dans la laine, deux yeux minuscules, tristes et noirs.

Arrivé dans le petit collège triste, il posait son vélo dans un petit local obscur et triste, gagnait son petit vestiaire triste où il enfilait rapidement un bleu de travail abîmé et triste. Puis, il retrouvait son outil de travail principal : un balai coco muni d’un tout petit manche de bois gris, tordu et triste, dont la longueur semblait avoir été calculée spécialement pour lui, et d’une brosse usée, au crin déformé marron clair.

Ensuite, il balayait, ici et là, de façon méthodique, mais toujours tristement, dehors sous un ciel gris le matin, à l’intérieur, sous un ciel de laine de verre beige l’après-midi. Pendant les récréations, il s’arrangeait toujours pour se cacher dans son petit vestiaire triste afin d’éviter les sarcasmes des adolescents. Les enfants se moquent toujours des petits bonshommes bossus et tristes.

A midi, en plein air mais à l’abri du local à poubelles, il avalait, sans même prendre le temps de mâcher, un petit sandwich triste et sans saveur, avant d’aller plonger ses petites mains rugueuses et tristes dans un évier gris rempli d’une eau bouillante que recouvrait une belle écume laiteuse. Et, il frottait, frottait, frottait les gastronomes d’inox, les grilles de four, les chinois, les casseroles, les faitouts, les couteaux…  A ce poste, sa petite taille et sa petite bosse ne le desservaient pas tant elles rapprochaient  avantageusement ses mains du fond de l’évier.

Lorsque tout étincelait, il se rendait à l’étage et commençait à nettoyer les salles de classe au fur et à mesure qu’elles se vidaient de leurs occupants. Il ouvrait toujours une fenêtre, celle du fond à gauche, afin d’aérer, puis, il effaçait  le tableau, lavait les tables et les bureaux, vidait les poubelles avant de balayer, méthodiquement et toujours de façon mécanique le sol de plastique gris clair.

Quand arrivait l’heure de la sortie des élèves, il s’enfermait dans l’endroit où il se trouvait afin de se protéger du brouhaha généré par plus de trois cents bouches, brusquement  libérées d’une trop longue abstinence.

Le soir, à dix-neuf heures pétantes, il saluait sa camarade de travail, une femme de couleur grassouillette, travailleuse et peu bavarde qui avait la responsabilité de l’entretien du rez-de-chaussée, remontait sur son petit vélo noir et triste dont la roue semblait grincer davantage encore à chaque coup de pédale et chaque grincement le rapprochait  peu à peu de son petit domicile triste.

Ainsi allait sa vie. Une vie triste. Banale. Simple. Sans surprise. Sans joie.

Et voilà qu’un jour, notre petit homme bossu et triste rencontra une grande femme élancée et gaie.

Etait-ce un jour d’été, de printemps, d’automne, ou d’’hiver ? Je l’ignore. Disons simplement pour la beauté et la magie de l’histoire que c’était un jour rajouté au calendrier, un jour supplémentaire, coincé comme ça, entre deux saisons quelconques. Mais un jour…fantastique.

Ce fameux jour là, notre petit homme bossu et triste rentrait du travail sur son petit vélo noir et triste dont la roue grinçait lentement et le vent violent qui soufflait face à lui l’empêchait presque d’avancer. Le petit homme bossu et triste eut alors l’idée de prendre un autre itinéraire, plus long, mais davantage abrité de ce terrible vent du nord qui lui fouettait les oreilles jusqu’à le rendre sourd aux bruits environnants. Il tourna sur la droite et le puissant vent de face se transforma en un vent de côté, encore assez fort. Le grincement de la roue accéléra sa cadence et le visage rougi par le froid de notre petit homme bossu et triste ruisselait d’une pauvre sueur noire que le vent emportait aussitôt… Loin… très loin dans son cache-misère.

Soudain, une rafale plus violente que les autres balaya le petit vélo noir et triste et désarçonna notre petit bossu triste qui, soulevé tel un fétu de paille, décolla d’un bond de sa selle, s’envola brutalement et se retrouva sur le trottoir voisin, carrément assis, à la manière d’un cavalier, sur la poitrine généreuse d’une femme grande et joyeuse qu’il venait, en la percutant  avec force, d’allonger littéralement au sol. Et la femme, affublée de ce triste cavalier, riait, riait, riait à s’en époumoner et à s’en décrocher la mâchoire qu’elle semblait, au demeurant, avoir fort large et belle.

Notre petit homme bossu et  triste, sans doute un peu sonné, n’osait pas quitter sa délicate position et à dire vrai, ne savait pas trop où poser ses mains pour se relever. La grande femme n’était pas farouche, elle l’empoigna fermement en riant  et le repoussa sur le côté avant de se relever en époussetant sa jupe blanche, longue et ample que le vent fouettait comme un drapeau. Elle aida le petit homme triste à se relever en criant : « Voyou, Voyou, Voyou ! » Et une laisse apparut avec à une extrémité un joli caniche blanc, superbement coiffé d’un léger ruban bleu-ciel. Elle attrapa l’autre extrémité, heureuse d’avoir récupéré son chien, effrayé par l’incident. Puis, elle insista pour que notre petit bossu triste monte dans son appartement, situé à deux pas, afin de boire un petit remontant.

De remontant en remontant, notre petit homme triste oublia de redescendre.  Que se passa-t-il cette nuit là, dans ce petit immeuble… Seuls les murs le savent… Peut-être…

Le lendemain, notre petit homme bossu remonta sur son vélo triste et noir. C’est étrange, mais sa bosse semblait moins…bossue. Oh ! La différence n’était pas énorme, mais notre petit homme ne regardait plus tristement et tête basse,  le bitume. Non ! Il levait hardiment les yeux au ciel, le visage ouvert et pleinement offert à la brise légère et douce, le dos presque droit. Et, bizarrement, la roue de son vélo ne grinçait plus. Son bruit régulier et lancinant de la veille cédait à présent la place à une singulière voie douce et mélodieuse qui semblait justement rythmer le léger bruissement de l’air caressant les rayons en mouvement. L’homme chantait à tue-tête… Le ciel avait la belle couleur et la senteur de la lavande, les soirs d’été quand le mistral règne fièrement en maître.

Le petit homme traversa la cour du collège en regardant  autour de lui. C’est drôle, mais, il lui sembla que son petit collège était soudainement différent, plus vaste, plus propre et surtout, plus beau. Il abrita son vélo qui ne grinçait plus dans son local et entra dans son vestiaire où il se changea beaucoup plus facilement que d’habitude. Ce matin là, son bleu de travail lui parut moins moche, son balai coco lui sembla plus grand, plus neuf…  Pour dire la vérité, il balayait même mieux qu’avant, beaucoup mieux qu’avant. Il caressait le sol tout en paraissant le survoler avec légèreté.

Comme le ciel était clair, notre homme métamorphosé balaya la cour durant toute la matinée, ne s’arrêtant même pas pendant la récréation de dix heures. Des gamins vinrent lui parler gentiment et certains eurent l’incroyable privilège de le voir rire pour la toute première fois. Oh ! Ce n’était certes pas un rire franc, long et cristallin, plutôt un rire tout en retenue, discret… Mais, un rire, un véritable rire  quand même…

Á midi, il mangea à la cantine, au milieu des élèves et des professeurs avant d’attaquer en sifflant sa grosse plonge du jour qu’il eut toutes les peines du monde à quitter tant il demeurait admiratif devant sa vaisselle étincelante de beauté. Puis, il monta à l’étage, le cœur léger, pour nettoyer ses classes en pensant à une femme brune, aux yeux d’un bleu profond, aux jambes élancées et fines, au cœur grand comme un silence de cathédrale et aux rires aussi abondants que communicatifs et chaleureux. Cette femme occupait depuis peu ses pensées ainsi qu’un petit caniche, nommé « Voyou », blanc comme le ciel un jour de brume, qui n’avait pas cessé, après sa dure chute à vélo, de le lécher gentiment sur tout le corps,  comme pour atténuer ses douleurs.

Le soir venu, il remonta sur son petit vélo et ne manqua pas de bifurquer dans la rue où le vent souffle, certes fort, mais latéralement. Il entendit bientôt une voix limpide appeler : «  Voyou, Voyou ! » Une voix qu’il reconnaissait, une voix qu’il aimait, une voix qui le faisait frissonner…

Il n’hésita pas une seconde. La voix criait toujours : « Voyou, Voyou ! ». Notre homme fixa l’horizon et se mit alors à aboyer pendant  qu’au loin, une caravane passait. Une femme grande, belle, brune, s’approcha de lui en riant de toute la blancheur de ses dents et passa la main dans ses cheveux en le caressant longuement, un peu comme on caresse un caniche. L’homme se laissait faire et riait, riait. La femme en l’écoutant le regardait  avec une tendresse infinie et il lui semblait qu’à cet instant précis, le vent léger qui les enveloppait  d’une douce tiédeur s’appelait Bonheur.

Pour la première fois de sa vie,  l’homme était heureux, car il venait d’apercevoir dans le bleu profond des yeux de sa bien-aimée le reflet extraordinaire de son propre plaisir. Un plaisir neuf, intense, inoubliable que même le petit chien blanc qui se frottait à présent vigoureusement sur une de ses jambes ne parvenait à troubler…

C’est drôle pensa-t-il,  à quel point une banale chute de vélo par un soir de grand vent peut changer le cours d’une vie… Mais…chut !!! Laissons-les ! Ils surfent maintenant dans la main du Dieu de l’amour.

Si un beau jour, un vent violent vous arrache à votre selle, ne résistez-pas ! Envolez-vous et laissez-vous porter, emporter, balloter, guider comme une feuille morte par ce vent irrésistible qu’on appelle passion, car ce vent, vous le savez sans doute, fléchit parfois brutalement et vous abandonne alors, cul par dessus tête…

Mais, vous n’êtes pas obligé de me croire…

 

PETIT HOMME TRISTE

BERNARD3D

homme-tr

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